L'EVALUATION DES COMPÉTENCES
ou
 
COMMENT S'EXERCE LE POUVOIR NÉO-LIBÉRAL ?


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La question se pose maintenant de savoir quel est le projet politique qui se profile derrière cette omniprésence de l'évaluation.

On va, - arbitrairement-, revenir à l'année 1997.

En 1997, l'OCDE lance le Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA) dans le but déclaré de déterminer si les élèves “ possèdent les savoirs et savoirs-faire indispensables à la vie de la société”. Soit. Notons quand même au passage que "la vie de la société" n'est pas "la vie en société"… Mais, allons à l'essentiel. Plusieurs principes ont présidé à son élaboration, nous dit-on.

Le premier est formulé ainsi : "la conceptualisation et les méthodes de compte rendu de l'évaluation ont été choisies pour permettre aux gouvernements de tirer des enseignements politiques des résultats". Entendons par là, que les gouvernements sauront ainsi précisément se situer dans l'ensemble de mesures à prendre pour réformer les systèmes d'éducation. Le but est donc clairement politique, et ce à l'échelle internationale.

Le deuxième principe annonce "une approche novatrice (…) qui renvoie à la capacité des élèves à analyser, à raisonner et à communiquer lorsqu'ils énoncent, résolvent et interprètent des problèmes relevant de matières différentes". D'entrée de jeu les "capacités" requises sont donc transversales ; c'est même ce qui en fait le caractère novateur. On commence à prendre la mesure du changement envisagé.

Le troisième principe souligne la pertinence du dispositif PISA "par rapport à l'apprentissage tout au long de la vie : l'enquête PISA ne se limite pas à évaluer les compétences spécifiques et transversales des élèves, elle se penche également sur leur motivation d'apprendre, leur perception d'eux-mêmes et leurs stratégies d'apprentissage". On ne saurait donc se limiter à la formation initiale. C'est tout le système de formation enfant/adulte qui est visé. Cela commence à prendre une certaine ampleur.

I. MAIS QU'EST-CE QU'ON VEUT EVALUER FINALEMENT?

Car ce vaste programme ne peut fonctionner que s'il y a en parallèle un programme qui définit et sélectionne ce qui doit être évalué. Réponse : des compétences. C'est en effet le rôle du programme DeSeCo (Définition Sélection des Compétences clés) qui "fournit un cadre conceptuel pour orienter le développement à long terme des évaluations et l'extension à des nouveaux domaines de compétences".

La visée politique est donc internationale, sur le long terme et… extensive.

Qu'est-ce donc qui justifie qu'on engage un bouleversement d'une telle ampleur ? C'est que le "monde d'aujourd'hui", mondialisé, modernisé, "en perpétuelle mutation" sous l'aiguillon permanent de l'innovation met les individus face à de nouveaux défis… Des experts de nombreuses disciplines, de renommée mondiale, associés à des analystes politiques ont travaillé à mettre au jour "les préalables psychosociaux pour réussir dans la vie et contribuer au bon fonctionnement de la société".

Digérons un peu. En clair, nous sommes loin d'un constat "neutre" qui ferait le point des connaissances des élèves, dans le but d'améliorer, par une méthode comparative, les formations scolaires aux échelons nationaux, ou même de modifier la formation professionnelle des futures main-d'œuvre, compte tenu des nouvelles technologies.

C'est bien plus que ça. En visant des "compétences" nouvelles (nous y reviendrons plus loin) étroitement liées à des implications personnelles, à des modes de perception et de représentation de soi, à des manières de penser (stratégie d'apprentissage) et aux dispositifs psychosociaux qui les sous-tendent, c'est à la constitution d'un "homme nouveau", selon une visée de politique totale que se sont attelés ceux qui détiennent le pouvoir.

A preuve cette condition à laquelle obéit la sélection des compétences clés retenues par le Programme DeSeCo : " la première de ces conditions (…) s'applique par rapport aux bénéfices mesurables pour la vie économique et sociale. De récentes recherches confirment que le capital humain (sic) ne joue pas seulement un rôle essentiel dans les performances économiques, mais qu'il génère aussi des bénéfices individuels et sociaux notamment parce qu'il améliore la santé, le bien-être et la façon dont les parents élèvent leurs enfants et qu'il favorise l'engagement social et politique".

Ainsi fusionnent le "bénéfice" individuel, social et économique. Ainsi se dégagent des compétences professionnelles, sociales (?) et humaines (?) qui ne coexistent pas dans des champs d'application spécifiques mais au contraire s'articulent en permanence dans tous les domaines.

Il est temps de faire un premier point sur cette nouvelle pensée politique : trois termes récurrents vont nous en fournir les clés : capital humain, compétence, individu.

La théorie du capital humain est un prolongement de la pensée néolibérale qui naît et se développe dans les années 30, en réaction d'une part au communisme et d'autre part au nazisme et fascisme. L'origine de tous les "totalitarismes" serait à chercher dans l'intervention de l'Etat dans le domaine économique et social, de sorte que l'Etat-Providence, qui commence à se construire dès le milieu des années 30 et s'affirme après la seconde guerre mondiale est fustigé avec la même vigueur et appelé à être déconstruit.

Cette pensée se développe simultanément en Europe (l'ordolibéralisme allemand et l'Ecole de Fribourg) et aux Etats Unis (Ecole de Chicago) Cette dernière prend tout son essor après la 2ème Guerre avec les économistes Milton Friedman, Théodore Schultz et Gary Becker, ces deux derniers étant les principaux inventeurs de la théorie du capital humain.

Le but explicite de la pensée néolibérale dès ses débuts est de travailler au renouveau du capitalisme1. L'un des points qui nous importe ici est le renouvellement de l'analyse du travail. Depuis A. Smith, on sait que c'est le travail humain qui crée la véritable "richesse de nations". Mais le travail est appréhendé essentiellement de manière quantitative, selon la mesure du temps. Le taylorisme/fordisme va jusqu'au bout de cette logique avec le travail à la chaîne2. Un bon ouvrier est un ouvrier qui ne pense pas, disait Taylor.

Dans les années 50, le nouveau management découvre au contraire la richesse des "ressources humaines": les ouvriers, les salariés pensent !!! Il conviendrait d'utiliser cette nouvelle ressource pour le plus grand profit des entreprises. L'ouvrier éprouve le besoin d'être une personne reconnue ! Personnifions, disent les nouveaux managers, soyons attentifs à la qualité du travail et de la personne, donnons les signes de reconnaissance attendus, d'autant qu'ils ne se traduisent pas nécessairement par une rémunération…

Parallèlement, les néolibéraux, convaincus au terme de travaux approfondis et renouvelés dans de multiples domaines, que l'élément clé, le ressort intime du capitalisme, c'est la concurrence, envisagent de l'inscrire jusqu'au grain le plus fin de la société, jusqu'à sa composante atomistique : l'individu. Autant d'individus, autant de pierres sur lesquelles refonder le système, lui assurer sa pérennité. Mieux encore : assurer sa dynamique, en forgeant un individu capable d'innovation permanente, sous l'aiguillon de la concurrence de chacun avec chacun. Franchissons encore un pas conceptuel. Chaque individu, finalement, fait en permanence des calculs, établit des stratégies pour allouer ses moyens- sa force de travail, ses capacités physiques et mentales- dans l'objectif d'obtenir le maximum de satisfaction, selon le souci premier de son intérêt personnel. Ce faisant, il est entrepreneur de lui-même, il est à lui-même sa propre entreprise, son propre capital, et comme ce capital n'est autre que lui-même, il est un capital humain et plus précisément un capital-compétences. Il s'investit lui-même. C'est pourquoi il doit développer sa pensée stratégique et faire que tout en lui soit susceptible de devenir une compétence, c'est-à-dire une source de revenus et/ou de plaisir. Revenus, plaisir ou satisfaction sont alors "un retour sur investissement". L'individu est conçu comme mû par une rationalité stratégique dont le moteur est la quête du retour sur investissement. In fine, chaque individu est un homo oeconomicus et, c'est ici et ainsi que se fait la transmutation entre la psychologie et l'économie, aucun comportement n'échappe à sa dimension économique et l'économie devient "la science du comportement humain".

Ainsi, le travail humain, source de la valeur est aussi capital humain ! Dynamiser l'un, c'est aussi dynamiser l'autre !

On comprend mieux maintenant les enjeux d'une politique qui s'empare de "la formation tout au long de la vie" et en décline les compétences nécessaires.


II. QU'EST-CE QU'UNE COMPÉTENCE ?

C'est en examinant de plus près, maintenant, ces compétences qu'on va pouvoir affiner l'analyse.

On va s'intéresser surtout aux compétences-clés de la Commission Européenne, élaborées sur mandat du Conseil Européen qui s'est tenu à Lisbonne en 2000. Elles s'inspirent des celles élaborées par le DeSeCo, (mais aussi des travaux de l'ASEM3), et après quelques reformulations, ont été validées en 2005. En parallèle a également été élaboré le Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues : Apprendre, Enseigner, Evaluer (CECRL), publié dès 2001.

Les compétences-clés ont vocation "à servir d'outils de référence pour les responsables politiques et pour les responsables de la création d'opportunités d'apprentissage (sic) tout au long de la vie."

L'esprit général n'est pas différent de ce qu'on a vu précédemment. Ainsi, "les compétences clés ont trait à 3 exigences de la vie auxquels il convient de satisfaire :

a. Epanouissement personnel et développement tout au long de la vie (capital culturel)

b. Citoyenneté active et intégration (capital social)

c. Capacité d'insertion professionnelle (capital humain)"

Variations sur le même thème…

Mais, finalement, qu'est-ce qu'une compétence ? Une définition nous en est proposée : "Le terme de compétence a été considéré comme se référant à une combinaison d'aptitudes, de connaissances, de dispositions et d'attitudes, incluant aussi bien l'envie d'apprendre que le savoir-faire". Il est ajouté "qu'en plus des compétences fondamentales spécifiques, il convient de posséder des compétences plus adaptables, génériques et transférables." (On reviendra sur ces termes ultérieurement, mais on peut déjà subodorer qu'ils ont à voir avec la flexibilité, laquelle est d'ailleurs explicitement revendiquée dans tous ces textes.)

Ce terme de compétence a été subverti par la pensée néolibérale pour détricoter tout le système de formation professionnelle et ses modes de certification. C'est ce qu'on verra plus loin dans l'opposition travail / activité. C'était l'un des objectifs. Les autres s'articulent autour de l'idée que les connaissances sont rigides, qu'elles présentent en ce sens un certain danger. Elles secréteraient une certaine inadaptation au réel, par suite une inefficacité. Ce point est important : il constitue une disqualification de la pensée théorique (disqualification qu'on repère aussi dans les réformes concernant la Recherche). Seule la connaissance appliquée et applicable serait légitime parce qu'adaptée au monde, efficace. Aucune Ecole philosophique n'a défendu une telle conception de la connaissance. L'empirisme ou le pragmatisme, souvent invoqués n'ont jamais soutenu une conception aussi réductrice de la pensée.

De plus, la transmission de connaissances laisse à chacun la liberté de les comprendre et de les appliquer. La pensée néolibérale veut annexer jusqu'à ces marges de liberté ; elle veut se situer en amont et en aval de la connaissance, au niveau des processus psycho-cognitifs, et psycho-sociaux qui permettent sa genèse, son appropriation et ses applications.

Et ces processus eux-mêmes sont rabattus sur une visée d'opérationnalité individuelle (ou en groupe) dans le but de promouvoir d'éventuelles capacités d'innovation. C'est pourquoi elle récuse le plan théorique, qui vise le général et l'universel. Le texte de la Commission chargée des compétences clés le dit clairement : concernant l'enseignement général obligatoire, elle propose que "celui-ci se caractérise de plus en plus par un changement d'approche - l'accent étant mis, non plus sur des connaissances codifiées ou explicites, mais sur des connaissances tacites intégrées aux compétences personnelles et sociales de l'apprenant."

Concernant l'enseignement général obligatoire, il s'agit donc bien d'une conception purement opératoire de la connaissance où l'individu n'est pas en position réflexive vis-à-vis des savoirs enseignés, mais essentiellement sous l'injonction de faire de toute connaissance un instrument pour répondre à une situation donnée. Pour essayer de mieux comprendre, arrêtons-nous sur l'expression "connaissances tacites intégrées aux compétences" (souligné par nous). En mettant en évidence le caractère intégré des connaissances et des compétences, les néolibéraux rappellent, avec justesse, à quel point la démarche de connaissance s'ancre dans les conditions particulières qui l'ont permise ; qu'elle implique la mobilisation de facultés vivantes qui se développent et se façonnent en même temps qu'elle, et qu'elle est mue par des motivations d'origines diverses. Et, en effet, c'est bien là, la démarche vivante de la connaissance. Mais ce rappel pertinent du processus tourne court ; il s'infirme lui-même. Car la démarche est rabattue d'une part sur un objectif d'opérationnalité et d'autre part sur la conviction que l'individu et lui seul en est le support privilégié. Ce faisant, ils opèrent un véritable court-circuitage de la démarche de connaissance. Ils semblent4 "oublier" que le véritable accès au statut de connaissance tient au contraire au fait qu'on peut la séparer des conditions concrètes de son élaboration pour lui donner un caractère généralisable. Et nous savons que c'est la généralisation qui impose l'effort d'explicitation, de rationalisation et de validation des connaissances. Mais il n'entre pas dans leur objectif de mettre en avant ces caractéristiques du processus de connaissance, aveuglés qu'ils sont par le souci d'efficacité et de rentabilité. La privatisation de la Recherche le montre à l'évidence.

Convaincus que l'individu, (seul ou en groupe), stimulé par la concurrence, trouvera en lui-même et par lui-même des solutions nouvelles, ils mettent alors l'accent moins sur les transmissions de connaissance "explicites" que sur les conditions concrètes de la démarche (la mise en situation) et ses dimensions comportementales, dans l'objectif de produire et renouveler la dynamique individuelle susceptible d'innovation. De là, la profusion de mots sur l'expérience, l'aptitude, l'habileté, la motivation, l'esprit d'initiative, l'esprit d'entreprise. De là aussi le caractère tacite de ces "connaissances" qui a sans doute à voir avec l'irréductible alchimie qui assure l'originalité de chacun, alliée au savoir-faire de son groupe d'appartenance (de quelque nature que soit le groupe). Les connaissances accumulées au cours de l'histoire et notamment celle des sciences se présentent alors comme des "savoirs" extérieurs à l'individu mais qu'il doit "traiter" et recycler, de façon originale et novatrice. Cette conception est illustrée de façon frappante par la définition qui est donnée de la Compétence relative aux sciences : "Par compétence de base en sciences, on entend l'aptitude/la capacité et l'habileté à utiliser les connaissances et méthodologies scientifiques pour expliquer la nature." C'est aussi là qu'il est dit : "L'accent est davantage mis sur le processus et l'activité que sur le résultat et le savoir"…

C'est aussi le sens de l'expression de "boite à outils" qui a fait florès ces dernières années. L'élève comme le professeur deviennent des "opérateurs" dont la compétence requise est d'utiliser pertinemment les bons produits aux bons moments et dans les bonnes circonstances. Et, bien entendu, en face des opérateurs, il y a les entreprises de production de "savoirs". N'oublions pas la loi du profit immédiate et future. Car cette économie qui se définit elle-même comme une "économie de la connaissance" fait de celle-ci la condition de son développement, de l'affirmation de sa supériorité sur les autres modes de production, en bref, la condition même de sa survie.

Arrêtons-nous maintenant au fait que ces compétences soient "personnelles et sociales". Plus personne n'ignore l'importance des déterminations sociales dans le rapport à l'Ecole et dans la réussite sociale. L'examen minutieux des préalables psychosociaux de l'apprentissage montre l'importance que les néolibéraux leur accordent. Ils ne les ignorent ni ne les sous estiment, mais ils veulent les analyser différemment : non comme quelque chose qui s'impose avec une sorte de fatalité mais au contraire comme un héritage à "gérer", comme un capital qui peut donner lieu à des qualités personnelles et des formes de sensibilité sociale susceptibles de produire des compétences spécifiques (par ex. pour les enfants d'émigrés, la compétence interculturelle et de médiation).

Ils savent parfaitement que mettre l'accent sur "des compétences personnelles et sociales" au détriment des "connaissances explicites" ne peut qu'aggraver l'inégal accès des enfants à ces connaissances et va constituer pour beaucoup une véritable assignation à leur origine sociale, voire "ethnico-sociale". Et tout cela peut sembler contradictoire avec les nombreuses déclarations sur "l'égalité des chances". Mais c'est que, précisément, la notion d'égalité des chances s'oppose à celle d'égalité. "L'égalité des chances" consiste à donner à chacun individuellement les moyens de "valoriser" son capital personnel. Ce qui, fondamentalement, renvoie chacun à sa case départ. Le concept d'égalité des chances sert, bien sûr, à gommer la conscience qu'ont les gens des déterminations sociales, conscience qui sous-tend les revendications de changement social. Il s'agit de faire croire que l'origine sociale n'est pas déterminante au point qu'il est impossible individuellement de la surmonter pourvu qu'on le veuille ! Mais cette idée n'est pas neuve dans la classe capitaliste.

L'originalité réside donc ailleurs : en ceci que les néolibéraux sont parfaitement accordés à l'idée que les inégalités sont non seulement inévitables mais nécessaires. Nécessaires à l'émulation, de sorte qu'il faut selon eux raisonner à partir de l'inégalité (et non de l'égalité), quitte à en corriger certains effets par des mesures compensatoires (discriminations positives). Telle est, en effet, la conception néolibérale de "l'équité", en partie empruntée au philosophe John Rawls. Ce dernier terme a lui aussi été enrôlé dans ce dispositif linguistico-idéologique qui vise à s'opposer à l'idéal d'égalité issu des Lumières.

Cette position leur permet de tenter de tirer le meilleur profit de toutes les "ressources humaines" (les bourses aux meilleurs chez les enfants de pauvres, l'enrôlement de "ceux qui en veulent"), elle permet d'individualiser la réussite ou l'échec (avec les effets de dépolitisation/culpabilisation qu'on sait). Quant à l'effet d'assignation à l'origine sociale et/ou "ethnico-sociale", il constitue sans doute l'une des causes de la ghettoïsation aux Etats-Unis : qu'à cela ne tienne ; cette dernière donnera lieu à un mode de "gestion" spécifique, comme par exemple le communautarisme. Car l'objectif est aussi d'empêcher la constitution d'un "fonctionnement" social classe contre classe, trop dangereux pour le système, en favorisant l'appartenance à un autre type de groupe. Celui-ci peut être constitué, d'une part selon des critères ethniques5, religieux ou d'affinités (communautarisme), d'autre part selon des critères de "communauté" dite "naturelle" : le quartier, la commune, la région (décentralisation, politique de proximité)6.

Il ne s'agit donc pas d'établir une nouvelle philosophie de la connaissance mais de mettre en place une idéologie politique qui vise à transformer les esprits et les conduites.

Comme on l'a vu, les mots clés relatifs à la compétence sont "aptitudes", "disposition", "attitude", autrement dit des comportements dont certains pourraient laisser entrevoir ce qui n'est que potentiel. L'évaluation semble en être particulièrement difficile, ce que les textes reconnaissent. Aussi, l'accent est-il mis sur le fait que l'évaluation des aptitudes, de la mobilisation pertinente des connaissances et des attitudes adéquates ne peut se faire qu' "en situation", devant un problème toujours particulier à résoudre. On peut alors ajouter que si la situation problématique est la condition qui sert de révélateur à ces facultés potentielles, plus la situation est contraignante, plus elle est révélatrice. D'où la pression comme facteur d'évaluation ; d'où la pression comme ambiance de travail et mode de vie pour tirer le maximum de chaque individu.

D'où aussi la fascination néolibérale pour les situations extrêmes : pression extrême, révélation extrême de la "vérité" des êtres. Et ce que l'on est (le savoir-être) est aussi ce que l'on vaut. Du saut à l'élastique aux jeux de téléréalité cette fascination, par le prisme des médias, devient conditionnement social. On repère facilement dans tout cela une réactivation des thèmes réactionnaires du darwinisme social, avec ses gagnants et ses perdants, engagés dans la vie sociale comme dans une “lutte pour la vie”.

On ne sera donc que peu étonné de voir apparaître "les compétences pour la vie". Quant à l'adaptation, elle est survalorisée ; car l'adaptation au réel n'étant rien moins que l'adaptation au monde néolibéral, elle est la condition de l'intégration sociale. Or l'intégration dessine désormais une nouvelle ligne de démarcation sociale : entre les perdants et la Société. Les pauvres, en devenant des perdants sont devenus des inadaptés, voire des asociaux, ce qui conduit à l'exclusion. Il convient d'ailleurs de se préoccuper "des catégories menacées (sic) par l'exclusion sociale, telles les migrants, les minorités ethniques et les adultes possédant un faible bagage scolaire, les habitants des zones éloignées ou rurales…" et pour lesquelles il faudra prévoir notamment "un enseignement spécifique". C'est l'équité, encore et toujours !

Car l'intégration ne va pas de soi : elle demande un effort -il faut le vouloir- et des compétences spécifiques, dont sont sans doute dépourvues les catégories sus-nommées…Ces compétences sont en particulier regroupées sous la notion de "citoyenneté active". Celle-ci vise à favoriser la participation à la vie politique et sociale -sans l'ombre d'une véritable critique, bien sûr. C'est un point très important de la théorie néolibérale : enclencher les individus dans sa mise en œuvre, en leur faisant jouer un rôle actif, à l'intérieur de différents dispositifs de jeux sociaux : par exemple, le délégué d'élèves, de parents… (cette participation est parfois monnayée, par exemple par des points aux diplômes pour les étudiants, une bonne note de vie scolaire pour les élèves…)

D'autre part, juger et jauger des aptitudes, des comportements, de l'implication, du désir, des processus psycho-cognitifs à l'œuvre, avoir la capacité de déconstruire des simulations toujours possibles (parce qu'induites par ce système7), requiert des connaissances fines et des esprits perspicaces. C'est tout "naturellement" que les psychologues ont été enrôlés dans ce travail d'évaluation des ressources humaines et du capital humain. Comme on l'a vu, l'individu étant au cœur du système, il est devenu l'objet simultané de la psychologie et de l'économie. Des catégories de pensée issues de la psychologie : se valoriser, avoir l'estime de soi, travailler sur soi, transmutées, dans le langage managérial, en "gestion de soi", seront au cœur de l'offensive néolibérale pour transformer en profondeur la subjectivité de chacun, et lui faire intérioriser les nouvelles normes de pensée. A vrai dire, le mot "intérioriser" n'est peut-être pas adéquat. Là est toute la subtilité fort dangereuse de cette idéologie : elle vise à créer les conditions sociales et institutionnelles pour que l'individu n'ait pas d'autre perspective que de jouer le jeu, que de se conduire en petit stratège compétent. En même temps, elle parie que chacun va se prendre au jeu, galvanisé par son intérêt personnel et l'illusion de liberté qu'il y a à manipuler différentes stratégies.


III. QUELLES COMPÉTENCES, AU JUSTE ?

Il est temps de revenir maintenant au libellé des 8 compétences clés retenues par la Commission Européenne: 1) Communication dans la langue maternelle 2) Communication dans une langue étrangère 3) Culture mathématique et compétences de base en sciences et technologies 4) Culture numérique 5) Apprendre à apprendre 6) Compétences interpersonnelles et sociales 7) Esprit d'entreprise 8) Expression culturelle.

Les deux premières compétences sont sous le signe de la communication. Sans vouloir reprendre les grandes questions de la linguistique, il semble réducteur de définir l'usage d'une langue à sa seule dimension "communicationnelle" : ce n'est d'ailleurs pas la position de Chomsky lorsqu'il parle de "compétence linguistique". Cette conception utilitariste de la langue semble se confirmer dans l'explicitation du libellé : il s'agit "d'interagir adéquatement par le langage dans toutes les situations de la vie sociale et culturelle - pendant l'éducation et la formation, au travail, dans la vie privée, pendant les loisirs" (notons à nouveau au passage la Politique totale, nouvelle Realpolitik).

Plus encore: Le CECRL est explicitement conçu non plus dans une perspective "communicationnelle", jugée encore trop généraliste, mais dans une perspective "co-actionnelle". Il s'agit de (ne) savoir d'une langue (que) ce dont on a besoin pour / agir / ensemble : pas de cursus universitaire sans "son" anglais (exemple "anglais médical", "anglais de l'archéologie"). Ceci est à relier à une conception fragmentée non seulement de l'activité humaine, comme on le verra plus loin, mais aussi des identités pensées comme la somme des groupes d'appartenance : on doit dès lors acquérir les langages de ces groupes d'appartenance nationaux, professionnels, de loisirs.

D'où la fréquence du mot "interagir"8, devenu lui aussi un des termes préférés de la Novlangue néolibérale. Il suggère le dynamisme de l'individu "performant", "acteur" de sa vie, qui "rebondit" dans chaque situation, et interagit avec son environnement, et qui, sa télécommande ou sa souris à la main, tisse de chez lui ses relations au monde, telle l'araignée au centre de sa toile (!), active, efficace… et seule. Mais lui a, de plus, la puissance d'annihiler l'espace et le temps, dans un univers désormais mondialisé.

Ce mot "interagir" renvoie aussi aux relations "interpersonnelles", seules véritables "relations" de ces atomes de la société sans classes, actifs entrepreneurs d'eux-mêmes qui ont pourtant à charge aussi de "gérer" dans le monde réel la rencontre avec les autres. Rencontre qui exige stratégies fines et habiles négociations, à la hauteur des capacités de simulation de chacun, dans ce jeu de poker menteur qu'est en passe de devenir la relation sociale et humaine. A fortiori quand il doit rencontrer des gens d'autres cultures, ce que la mondialisation rend inévitable. C'est bien ce pour quoi est prévue la deuxième compétence, relative à la langue étrangère, puisqu'elle comprend "des compétences telles que la capacité de médiation et de compréhension interculturelle". La sixième compétence, "Compétences interpersonnelles, interculturelles et sociales", explicite : " Les compétences interpersonnelles sont indispensables aux interactions entre deux personnes ou avec un groupe d'individus et sont déployées aussi bien dans la sphère privée que publique". Le libellé de cette compétence ajoute également qu'il faut "savoir résoudre les conflits" et "participer de manière efficace et constructive à la vie sociale". La superposition de l'interpersonnel, de l'interculturel et du social est intéressante.

Le mot culture, on l'aura remarqué, est inflationniste dans le nouveau vocabulaire néolibéral. Il est ici délié de son sens habituel, encore présent dans la deuxième compétence. Son nouveau rôle est de faire en sorte que l'Autre apparaisse dans son altérité, dans son étrangeté, dans son "hétérogénéité". L'autre, c'est indifféremment une autre personne ou un groupe et ce groupe est indifféremment de nature publique ou privée : on pourrait développer en disant qu'il peut être aussi bien "ethnique" que social, professionnel ou de loisir. Que de cultures ! Ce que nos idéologues veulent nous faire intégrer ainsi, c'est la difficulté des rapports humains, qui seraient porteurs de bien des conflits…, conflits pourtant susceptibles de résolution par une médiation…, laquelle est une opération de communication. Ce tour de passe-passe a pour objectif d'occulter le véritable antagonisme inscrit au cœur du capitalisme : celui des classes sociales, en tentant de le dissoudre, de le diluer dans les conflits interpersonnels ou prétendument inter-ethniques. Telle est la raison du premier détournement de sens du mot culture.

Un second détournement de sens (parmi d'autres) apparaît dans l'énoncé de deux compétences. Curieusement le mot culture est présent là où on l'attendrait le moins : en rapport avec les sciences et les technologies. On n'ouvrira pas ici la question de savoir jusqu'où la rationalité scientifique est partie prenante de la civilisation et donc de la culture qui lui a donné le jour, car ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ici le mot culture est employé précisément pour contourner ces noyaux de rationalité que sont les sciences et leur portée théorique et universelle, pour les englober à titre de moyen, de savoir-faire, au sein d'une démarche qui définit avant tout des comportements individuels et/ou collectifs d'adhésion à certaines valeurs ou plutôt à certaines pratiques sociales valorisées : culture du numérique, culture du résultat, de la performance, culture d'entreprise. Car l'homme a besoin de valeurs, comme le savent nos idéologues, et ils s'emploient à les rabattre sur les configurations mentales et comportementales qu'ils veulent façonner.

La compétence "apprendre à apprendre" qui a pu séduire, à juste titre, nombre de pédagogues, offre une quintessence de toutes les caractéristiques analysées précédemment Elle est définie "comme le désir et la capacité d'organiser et de maîtriser son propre apprentissage tant de manière individuelle qu'en groupe. Elle inclut la capacité de gérer son temps de manière efficace, de résoudre des problèmes, d'acquérir, de traiter, d'évaluer et d'intégrer de nouvelles connaissances et d'appliquer ces nouvelles connaissances et aptitudes dans divers contextes - dans la vie privée et professionnelle ou dans le cadre de l'éducation et la formation. En termes plus larges, apprendre à apprendre contribue significativement à la gestion de la carrière de chacun".

Compétence "générique" et "transversale", elle s'installe au cœur même de la subjectivité individuelle, à sa genèse, et, partant à ce qui lui donnera ses traits généraux en même temps que fondamentaux, s'attachant à construire les bases de la personnalité humaine : le rapport à soi, le désir, le rapport au temps, l'intégration cognitive, le rapport au réel. Mais à chaque fois infléchis dans le sens de l'idéologie : le rapport au temps est "géré", "efficace", les connaissances sont "traitées", "évaluées", en vue de l'application, l'individu est "adaptable" aux différents contextes. Cette compétence se révèle bien "pour la vie" (vie privée, vie publique et, rappelons-le, tout au long de la vie) et elle est simultanément sociale (apprentissage individuel et en groupe) et économique (gestion de la carrière). Tout s'imbrique.

La fusion entre l'intérêt de la personne et celui du système telle que le postule le néolibéralisme est patente ici. L'intrication entre l'humain, le social, l'économique aussi.

Mais pour compléter la théorie du capital humain, il manque encore quelque chose que va nous fournir la septième compétence : l'esprit d'entreprise.

Le début de la définition s'attache à montrer quelle est l'attitude à adopter vis-à-vis de l'innovation : soit nous sommes actifs, c'est-à-dire capables de susciter nous-mêmes des changements, soit nous sommes passifs : nous recevons alors l'innovation venue d'ailleurs mais par une passivité active d'accueil positif, de soutien, d'adaptation. Mais surtout, l'esprit d'entreprise "implique d'assumer la responsabilité de ses actes, qu'ils soient positifs ou négatifs, d'élaborer une vision stratégique, de définir et d'atteindre des objectifs et d'avoir envie de réussir." Ici, les termes clés sont responsabilité, vision stratégique et objectif.

IV.  TRAVAIL ET POUVOIR : DEUX CONCEPTIONS REVISITÉES

De nouveau un point théorique ou plutôt deux, l'un, encore, sur la théorie du capital humain et, l'autre sur le libéralisme comme mode de gouvernement des hommes et sur l'imbrication des deux.

1) L'analyse du travail humain, comme on l'a vu, est revisitée par les néolibéraux. Précisons davantage : le salaire est conçu différemment : ce n'est ni la rémunération du travail ni la rémunération de la force de travail, comme l'avait analysé Marx, en démontrant que celle-ci est une marchandise vendue sur le marché du travail. Les néolibéraux innovent : le salaire est un revenu et tout revenu est, in fine, le rendement d'un capital. Et à l'inverse, tout ce qui peut procurer du revenu est un capital. Ce renversement de perspective a des conséquences essentielles pour cette nouvelle construction politique : tout ce dont chaque individu dispose est un capital et celui qui ne dispose que de lui-même dispose néanmoins d'aptitudes, de connaissances, de savoir-faire, d'expériences, en bref, de compétences… ; et toute activité, de quelque ordre que ce soit, physique, intellectuelle, psychologique, affective, biologique est susceptible d'être une compétence.

En prendre conscience et adopter cette nouvelle manière de penser, c'est se doter d'une "vision stratégique", d' "une rationalité stratégique". Celle-ci se développe sur le schéma : se donner des objectifs, faire l'inventaire de ses compétences, les allouer judicieusement par un investissement qui intègre un calcul coût/bénéfice (retour sur investissement) ainsi qu'un calcul de risques (par ex. le risque de ne pas pouvoir atteindre l'objectif doit être bien cerné, en particulier par une bonne évaluation et gestion de soi-même…).

L'une des conséquences, comme on le voit, est de détacher l'activité des formes de travail traditionnelles, d'où les nouveaux "métiers", les nouvelles compétences : si toute activité est une compétence en puissance, il y a là une extensivité dont l'OCDE avait bien pris acte. (De plus, comme chacun, y compris un salarié, est un entrepreneur qui fait fructifier son capital, il convient, pour désigner le travail salarié, de choisir un autre mot que le mot travail, dans lequel n'apparaîtrait ni la dimension de contrainte ni surtout celle de subordination et d'exploitation.)

Cette nouvelle manière de penser impose, nous le disions, d'établir des objectifs : tel est le rôle du projet, lui aussi omniprésent. L'individu et le capital se confondant, toute activité humaine peut alors se couler dans le schéma : objectif/projet puis développement d'aptitudes et connaissances (c'est-à-dire de compétences) spécifiques à ce projet.

Prenons un exemple :

Etre parent est une activité (!) : appliquons lui une vision stratégique : l'enfant est un capital potentiel qui, pour donner toute sa mesure, requiert toutes sortes d'investissements, financier, social (notamment il ira à l'école), affectif…Il faut donc réfléchir, en êtres libres et responsables, à cet objectif, ce qui peut donner lieu à un "projet parental". En effet, être biologiquement parent ne va pas toujours de soi, surtout quand on tient à inscrire cette activité dans un planning : car la gestation n'entre pas toujours dans les délais prévus ; il peut s'avérer nécessaire de demander "une aide à la procréation" (AMP) : insémination artificielle, FIV, gestatrice pour autrui (nouvelle formulation des mères porteuses). A noter au passage que l'activité gestatrice est devenue une compétence. Mais être parent l'est aussi, d'où la nécessité d'un nouveau terme : la parentalité. Avançons dans la grossesse ; un nouveau projet s'impose : le "projet de naissance". Avec ou sans péridurale ? Il convient de le signaler au personnel soignant : un protocole est prévu. En même temps - calcul de risques oblige - on va passer de nombreux tests : il importe que cet enfant, porteur de tant d'investissement, soit "de qualité". Selon les anomalies détectées, il est possible de revenir sur le projet parental, par une Interruption Médicale de Grossesse.

A noter qu'il faut parfois se situer dans le mode de parentalité : monoparentalité, homoparentalité ? Lors de l'établissement du projet de naissance, il est bon aussi de signaler son "projet professionnel" et son "projet de vie". Seuls des irresponsables s'en dispensent !

Lorsque l'enfant paraît, la parentalité est plus que jamais une compétence : car le risque existe que des troubles psychiques apparaissent (Rapport Benisti9) qui pourraient donner lieu à diagnostic, dès 3 ans, par exemple… La suite s'avère toujours plus difficile : absentéisme scolaire : les amendes, les stages de parentalité punissent les incompétents.

Pour ceux qui évitent le pire, la tâche n'est pas simple : il faut soutenir l'enfant dans sa scolarité, être un acteur compétent de celle-ci, prompt à s'informer des programmes, mieux : à s'y intéresser, à demander explication et conseil, à se présenter aux élections de parents d'élèves, à tout le moins à voter (voir le guide pratique des parents de l'école primaire offert par l'E.N.). Le parent devient donc acteur de la scolarité de son enfant en partenariat avec celui-ci, avec l'enseignant, ainsi qu'avec un nouvel acteur : le dispensateur d'aide aux devoirs (les entreprises privées sont déjà en activité sur ce créneau : là aussi, il faudra choisir avec compétence).

Abandonnons cet exemple et revenons à cette conception du capital-compétence dans un autre cadre : le cadre professionnel. Lorsqu'un salarié s'adresse à son employeur, c'est en investisseur de ses compétences : à lui de gérer son offre10 de travail, à lui, par exemple, de faire des propositions de salaire qui montrent d'ailleurs ses qualités dans l'évaluation et la gestion de soi-même. Il est aussi jugé sur ça, et d'autant plus qu'il doit savoir s'adapter, "évoluer" dans sa carrière (flexibilité oblige). S'il est un bon gestionnaire, il fera régulièrement des bilans de compétences, voire des formations nouvelles car on doit savoir apprendre tout au long de sa vie, y compris apprendre sur soi-même. Ses compétences tantôt "transversales", tantôt "spécifiques" lui permettront de s'adapter à l'offre d'emploi.

Tout ça fait de lui un être singulier, qui doit être apprécié (et évalué) pour ses qualités propres. On voit bien que le parcours est toujours individuel ; c'est pourquoi il importe de réformer en profondeur et de faire en sorte que les institutions se plient à cette exigence. En premier lieu les institutions d'éducation et de formation : le parcours doit être individualisé dès la formation initiale (Projet de Réforme des lycées 2008) sur la base des compétences clés du socle commun (loi Fillon 2005). Cette individualisation trouverait son achèvement dans le contrat de gré à gré, sur le modèle anglais ou australien : d'où la remise en cause du Droit du travail.

Reprenons l'idée que l'analyse néolibérale du travail distingue celui-ci de l'activité ; c'est l'activité qui est valorisée, parce qu'elle offre des ouvertures pour la dynamique du système, elle est la nouvelle unité de mesure à partir de laquelle s'est fait le séquençage des processus de travail inhérents aux métiers et professions traditionnels et leur recomposition dans le cadre de sites ou pôle "d'activités" qui permet un nouveau découpage de l'activité sociale (ex. la LOLF pour le secteur public). Elle a permis de penser que toute activité, de quelque nature que ce soit, peut donner lieu à une logique capitalistique puisqu'elle produit des résultats : ainsi de l'activité intellectuelle, mais aussi sociale, culturelle, psychologique, affective, organique. Il suffit, ensuite de la soumettre à la forme-entreprise.11

Grâce à quoi, on a pu déstructurer les formes plus anciennes de travail, inventer de "nouveaux métiers", et faire entrer dans le champ de l'économie des domaines qui lui étaient restés extérieurs. Et peut-être surtout dissoudre le triptyque travail-temps-salaire. L'activité, quand elle est conduite par des objectifs inscrits dans la valorisation d'un capital personnel ne peut s'inscrire dans les contours rigides du temps, elle court en permanence, de la vie professionnelle à la vie privée, parfois même privée de rémunération mais -investissement oblige- promise à d'autres gratifications…

            2) Tout cela implique de nouvelles règles sociales.

Le pouvoir libéral a pour objectif, dès son origine (18ème siècle) de contrôler, diriger, "conduire les conduites" (M. Foucault) d'une multitude d'individus tout en accordant, individuellement et collectivement, des marges de liberté. Telle est son équation. Il marche "à la liberté" (jusqu'à un certain point, bien sûr…)

La politique néolibérale pousse encore plus loin cette logique et travaille à l'injonction : soyez libres, soyez responsables et en dernière analyse, faites-le parce que c'est votre intérêt personnel.

Cette posture produit en même temps une analyse renouvelée des règles sociales et de la démocratie formelle. Dans une société de citoyens-entrepreneurs, défendre son intérêt, c'est défendre ses "droits". On pourrait être surpris par cette formulation : on serait même tenté de penser à l'inverse : défendre ses droits, n'est-ce pas défendre son intérêt ?

Mais rappelons-nous que dans cette nouvelle pensée, on part toujours de l'individu et de son intérêt. De plus, du fait de l'obligation qui lui est faite de se penser et de se valoriser comme capital, celui-ci est appelé à développer ses modes d'intervention en tous domaines et à faire apparaître ses intérêts, à les rendre visibles ; ce faisant il se heurte aux intérêts des autres, mûs par la même logique, qu'ils soient des individus, des groupes, des institutions. Et puisque le droit est la règle dans une société démocratique, l'individu est conduit à faire valoir ses intérêts ou ses désirs comme des "droits". Par exemple, le désir d'enfant devient le "droit à l'enfant", l'intérêt que chacun a d'être bien soigné devient le "droit des patients" etc… A ce titre le néolibéralisme est un système "producteur" de droits et apparemment de liberté. Mais la notion de "droit" s'en trouve modifiée : il ne s'agit pas des Droits de l'homme, définissant la condition humaine dans son universalité, mais de "droits/intérêts" centrés sur l'individu (selon des découpages par groupes d'intérêts). Ceux-ci sont démultipliés autant que le sont les interfaces de rencontre de l'individu avec les autres, au sein de cette mosaïque (toujours extensible) d'activités où lui-même se démultiplie, d'ailleurs, en autant de facettes de lui-même, que constituent ses différents rôles d’ “acteur” (droits du consommateur, droit de l'usager, droits du patient, droit du parent, droit professionnel, droits sociaux, etc…). Il faut noter aussi que les institutions publiques, l'Etat lui-même, voire la Société sont traités comme des partenaires de droit ayant des stratégies à mener et des comptes à rendre. C'est cette nouvelle définition du droit qui nous a valu tant d'invocation de l'Etat de droit dans les dernières décennies.

Le néolibéralisme, exacerbant le rôle de l'individu, va établir de nouvelles règles sociales et promouvoir le contrat : contrat entre individus (tendanciellement le contrat de travail), contrat, à défaut, entre deux partenaires, deux entités au contenu variable : entreprise privée, puissance publique, personne physique ou morale. La loi néolibérale12 se contente d'être le cadre dans lequel s'inscrivent les contrats. Le contrat tient lieu de garantie mutuelle, de contrôle mutuel, contrôle à la fois de qualité des prestations échangées (versant économique), à la fois de contrôle social, notamment sur le mode juridique. On retrouve là cette transmutation du social en économique, qu'on a déjà évoquée.

C'est là que s'inscrit très précisément la fonction de l'évaluation.

Prenons encore l'exemple de l'école. La scolarité de l'enfant implique désormais plusieurs acteurs, plusieurs partenaires: chacun est doté d'un protocole qui énonce ses droits et ses devoirs : guide pratique pour les parents, code des bonnes pratiques pour l'enseignant ; quant à l'élève, les Droits de l'enfant, sous un bras, son livret de compétences sous l'autre, il va devoir défendre ses intérêts avec vigueur, (fort déjà de la capacité d'être défendu, dans le cadre scolaire, par un homme de loi grâce au ministère Allègre). Chaque acteur est censé connaître les règles du jeu et le pouvoir néolibéral parie sur l'évaluation par chacun des compétences des autres pour que la prestation de service soit à la fois économiquement performante et socialement contrôlée.

Ce double contrôle, qui amalgame toujours des critères économiques, sociaux et personnels, combine plusieurs objectifs : il met en place un recueil de connaissances des individus et des populations, dont l'une des particularités est de constituer en tous domaines des connaissances (et contrôles) des individus à partir de la constitution statistique de groupes : par ex. des groupes à risque (risque d'anomalie génétique, risque d'exclusion et/ou de délinquance etc…). Ce recueil de connaissances peut jouer à titre de renseignement pour un contrôle de type policier mais il est surtout un nouveau mode de connaissance des populations, particulièrement repérable dans le fonctionnement actuel de la "biomédecine" et des politiques dites "de santé publique"13.

D'autre part, l'objectif de transformer chacun en acteur responsable et en entrepreneur rentable conduit à découper tous les stades des processus de travail en séquences (activités) à la fois mesurables du point de vue de la performance et accessibles à tous les acteurs concernés (transparence, lisibilité). En ce sens, on a bien affaire à un néotaylorisme bien qu'avec des critères différents. La conséquence en retour est une extrême normalisation des activités, comportements, subjectivités (protocoles et guides de bonnes conduites), accompagnée d'une pratique bureaucratique démesurée.

Un autre objectif est de subvertir, sans affrontement social, les formes d'organisation des citoyens en les transformant en "partenaires" sociaux, co-gestionnaires du système (les syndicats), ou en prestataires de services (les associations), lesquelles sont alors soumises aux mêmes exigences que les entreprises (évaluation des performances, appel d'offre) sur des critères nécessairement politiques mais masqués derrière l'apparente neutralité du chiffre.

Tout conflit prend alors la forme d'un conflit d'intérêt entre acteurs et parties concernées et se traite sur le mode juridique.

Les Droits de l'Homme finissent, aussi, par s'inscrire dans le même registre et auront les mêmes conséquences : une procédure juridique menée au nom d'un individu contre un autre individu, fût-ce le Chef de l'Etat. La judiciarisation est l'envers de la politique, à moins qu'elle ne soit la politique par un autre moyen.

C'est en tout cas la politique du néolibéralisme.

CONCLUSION

En conclusion, le pouvoir néolibéral tente de renouveler le mode de gouvernement des hommes, dans le cadre du capitalisme. Il a mis au point un dispositif de pouvoir fin, au plus près des individus, infléchissant le sens de leurs relations multiples, travaillant au cœur des subjectivités par l'aiguillon de l'intérêt personnel et de la crainte, dans l'objectif d'une politique totale, dont il faut prendre la mesure. L'évaluation en est l'instrument le plus significatif, puisqu'elle combine le recueil de connaissances, nécessaire à tout pouvoir, et le double contrôle, économique et social, évoqué plus haut, des individus. Le projet néolibéral se mène à l'échelle internationale et constitue sans doute le projet le plus ambitieux et le plus élaboré de gestion, au sens propre du terme, des populations.

En même temps, ce pouvoir laisse apparaître régulièrement, derrière la nouveauté de son projet, les réflexes inhérents à sa nature de classe14 au sein du mode de production capitaliste, réflexes qui ont marqué son histoire et restent inscrits dans les mémoires, et reconnaissables comme tels.

Ce projet néolibéral parie sur l'adhésion des populations. Il est possible que celle-ci ne se fasse pas. Néanmoins des gains inestimables pour le pouvoir ont déjà été obtenus par la réduction significative des solidarités sociales et par l'imposition de conditions de travail et de dispositions juridiques qui ont atteint fortement les défenses populaires, jusqu'à vouloir entamer la représentation de la société en classes sociales, la conscience de classe.

Toutes les formes de pouvoir, expérimentées tout au long de l'histoire du capitalisme restent contenues en lui comme autant de stratégies possibles, réadaptables selon les circonstances. Cette adaptabilité de la classe au pouvoir, sa capacité à tirer les leçons de l'histoire, et surtout l'absence d'une grande alternative, lui confèrent un cynisme sans précédent et la confortent dans son projet de construire cette société d'individus-entrepreneurs qui serait selon elle le meilleur garant de sa pérennité. La crise économique actuelle, qui à ses yeux ne remet en cause que quelques dérives financières, la pousse encore à persévérer, tout en l'accompagnant de mesures répressives plus traditionnelles, face à l'éventualité de mouvements sociaux.


Commission DLA37
Mise en ligne : mars 2009

1 Pour ce faire, les néolibéraux se sont engagés dans une "politique de société". C'est la société toute entière qui fait l'objet d'une véritable révolution. Qu'on en prenne la mesure : pour le cas français : deux lois de décentralisation (1983 et 2003), une loi de déconcentration, (la LOLF 2001) qui réforment en profondeur le rôle et le fonctionnement de l'Etat (voir notre article sur la LOLF) avec comme implication : la casse des services publics et leur privatisation et corrélativement, la destruction programmée des "acquis sociaux". Il faut y ajouter une reconfiguration de tout l'espace social par une politique de territorialisation, en vue d'une nouvelle "gestion" sociale. Dans une optique convergente s'est également mise en place une transformation, marquée par l'influence du toyotisme, de l'organisation du mode de production et de l'entreprise elle-même (l'entreprise en réseau)…etc.

2 Cette conception du travail humain a des effets pervers y compris pour le capitalisme, notamment par la forte proportion de produits défectueux voués au rebut. C'est cet effet particulier qui va être (en partie) à l'origine du toyotisme ; le toyotisme s'invente un peu plus tard, dans les années 70 et s'impose comme une nouvelle forme d'organisation de la production, se substituant en partie au modèle fordiste, à partir des années 80. Ses concepts vont remarquablement bien s'articuler avec ceux du néolibéralisme. Ils vont non seulement renouveler l'organisation de la production industrielle mais migrer dans les autres domaines de la société : le dispositif contrôle-qualité, notamment, est adossé à tous les modes d'évaluation.

3 ASEM : Asia-Europe Meeting, initiative pour l'apprentissage tout au long de la vie. Voir le lien : http://www.asia-europe-institute.org:ASEM-LifeLong-Learning/IIIcontent.htm

4 Pour véritablement comprendre les enjeux de cette distinction entre savoirs explicites et savoirs tacites, il convient de rappeler que la période actuelle constitue aux yeux de la classe capitaliste une transition historique vers une "économie de la connaissance". Il est désormais clair pour eux que la compétitivité est fondée sur les connaissances et compétences des ressources humaines. L'enjeu est donc crucial : il en va pour eux de la compétitivité de l'économie actuelle et de la pérennité du système. En conséquence, le "mode de production" des connaissances (de toutes les connaissances, savoirs et savoir-faire) subit un examen minutieux, une analyse très fine : qui produit des "savoirs" et comment, ces savoirs sont-ils explicites, est-il possible ou non de les expliciter, est il rentable ou non de le faire…; par ex. la rentabilité peut être collective ("rendement social élevé") (ex. les sciences), ou réservée aux entreprises, qui doivent alors développer une "organisation apprenante", et des "communautés de pratiques" (traduction : favoriser l'échange entre salariés dotés de "connaissances tacites" c'est-à-dire de savoir-faire). Aucune forme de "savoir" n'échappe à cette reconfiguration capitalistique. Et chaque segment des processus de connaissance, ainsi que son support, son mode de transmission, de reproduction font l'objet d'un calcul avantage/coût. Retenons ici que la connaissance inscrite dans cette conception de production capitalistique change complètement de sens et de finalité. L' « économie de la connaissance » fera l'objet d'un autre article.

5 Voir notre article « La gendarmerie d’Amboise et son enquête ethnique… »

6 C'est cet objectif qui a donné lieu à des catégories de pensées nouvelles pour traiter de la question sociale : celle de territoire, de population, qui se sont accompagnées des transformations sociales correspondantes. Plus aucune activité n'échappe, désormais, à cette logique de territorialisation. L'être humain, mobilisé dans sa "lutte pour la vie", l'est aussi pour "défendre son territoire", celui de son groupe ou encore de sa communauté, contre l'autre ou les autres, toujours suspects d'être des "prédateurs"…

7 Voir notre article : « Simulation et dissimulation ».

8 L'utilisation des termes "interaction", "culture"… est représentative de la façon dont les penseurs néo-libéraux s'emparent de théories (linguistiques, mathématiques, anthropologiques…) et les subvertissent pour en faire des instruments de leur transformation de la société. Ils les emploient dans une perspective exclusive de rationalisation stratégique qui réduit les citoyens, les professionnels - et la personne dans sa complexité - au rôle d'individu acceptant son statut de capital humain, l'intégrant, le prenant à son compte. Ce mode d'appropriation / subversion des concepts par l'ambiguïté lexicale explique comment le néolibéralisme tend à s'imposer comme idéologie dominante entraînant dans son sillage des gens - comme des pédagogues - qui sont loin d'en partager le projet, la vision du monde, de la société et de l'homme. Lorsque ceux-ci réagissent, il est trop tard : le néolibéralisme est aussi sécuritaire et répressif et se retourne contre eux en profitant du fait que tous n'ouvrent pas les yeux en même temps. L'ambiguïté lexicale et conceptuelle est ainsi un moyen de diviser "les intellectuels" pour empêcher (ou ralentir ? ) la constitution d'une opposition.

9 Voir nos articles : "La place de l'Ecole dans les dispositifs répressifs" et "Les faces cachées de la prévention de la délinquance".

10 Nous disons bien que ce que traditionnellement on appelle un "demandeur d'emploi" devient, dans le monde façonné par le néolibéralisme, un entrepreneur présenté sur le même pied que son futur employeur. Comme le capitaliste qui a besoin de louer la force de travail pour faire fructifier son capital, le futur employé a besoin d'un patron pour faire fructifier son capital-compétences. Le contrat de travail devient ainsi un contrat comme un autre, entre partenaires "égaux". C'est le sens de la réforme en cours du Droit du travail qui supprime précisément le fait de mentionner que le travail salarié est un travail subordonné. De manière générale, il s'agit pour le capital de masquer l'existence de l'exploitation.

11 La théorie du capital humain implique un examen minutieux de tous les éléments innés ou acquis qui entrent dans sa composition : toutes les sciences biologiques et humaines ont été revisitées à travers ce nouveau paradigme avec une mobilisation à la hauteur de l'enjeu. On voit facilement les intérêts de la génétique à tous prix ; mais le secteur, plus ouvert encore, de l'acquis, c'est-à-dire de tout ce qui contribue à l'éducation a été particulièrement ciblé par cette nouvelle politique qui se fait dans et par l'économique. Petite question, par ex., de nos libéraux : comment transformer une crèche en lieu de production de capital humain à parcours différencié en même temps qu'en entreprise rentable ?

12 Toutes les lois, y compris récentes, n'ont pas cette caractéristique. Elle s'applique surtout aux lois-cadres qui expriment clairement la tendance à tout contractualiser.

13 Voir le lien entre santé et sécurité dans notre texte "La place de l'Ecole dans les dispositifs répressifs".

14 Sacrifions au plaisir de l'anecdote : le frère du Président Sarkozy, responsable du Médef, disait à peu près ceci : "Je ne sais pas si la lutte des classes existe, mais ce que je sais, c'est que nous la gagnons tous les jours"




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Mise en ligne : mars 2009


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